Nourrir sa ville : nécessité ou utopie ?

jeudi 21 mars 2019
par  Bénédicte ARIES
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L’association "Quelle terre demain ?" proposait à la Maison de quartier des Touleuses de Cergy le 13 février 2019 une réunion de réflexion sur l’intérêt de penser à « nourrir sa ville ». Cette association a participé à l’élaboration du Plan Climat Energie Territorial (PCAET) sous cet angle et lui « a rendu sa copie » le lundi 18 février à l’hôtel d’agglomération de Cergy-Pontoise.

Prise de conscience

La multiplication des crises alimentaires ces dernières années prouve à quel point il est important de maîtriser l’origine de ses aliments, de leur mode de culture, de leur commercialisation, de leur préparation. Si le stockage et l’échange entre région de produits alimentaires a historiquement permis d’éviter les famines, ce n’est pas pour autant qu’il faille laisse se spécialiser outre mesure un territoire sur l’importation/exportation des productions agricoles car cela le fragilise sur le plan économique, social et environnemental.
C’est pourtant le cas de la Région Ile-de-France ! Malgré ses 49% d’espaces agricoles et 24% de surfaces naturelles, la nourriture de ses 12 millions d’habitants vient de loin, souvent par camions. Ainsi en 2010 elle ne produisait que 1,7% de sa viande, 26% de ses légumes frais, 2,7% de ses fruits. Cette fragilité alimentaire devient sociale et économique puisqu’elle met la région capitale à la merci d’une grève de transporteurs routiers de quelques jours. En revanche elle était autonome à 165% pour les salades, à 159 % pour le blé et 117% pour le sucre de betterave. Ces dernières grandes cultures se font à grands renforts d’intrants (engrais, herbicides, fongicides, insecticides ) pétrochimique. Si la part de l’agriculture biologique a récemment fait un bond en Ile-de-France c’est pour passer à 3,5% (bien trois et demi pour cent) de la surface agricole utile de la région fin 2018 ! La pollution récurrente des captages d’eau et les pics de pollution constatés au moment des épandages d’intrants de synthèse en fin d’hiver et milieu d’été prouvent largement sa fragilité environnementale.
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Pour notre agglomération c’est le même constat : 50% de terres agricoles ou naturelles mais une production en grande culture céréalière et fourragère ou d’exportation (lin, chanvre) et une production maraîchère très insuffisante. Une enquête de 2012 a évalué qu’elle est consommée à 95% hors de l’agglomération commercialisée par Rungis ou les circuits courts des marchés de Paris, d’une Amap de Bagnolet etc...) La plaine dite maraîchère de Cergy au bord de l’Oise n’est cultivée en bio qu’à 50% et encore moins (entre un quart et un tiers) en maraîchage.
Si rien ne change, cette fragilité alimentaire de la région et de toutes ses villes s’aggravera : il est prévu un à deux millions de plus de Franciliens en 2050 !
Nos collectivités territoriales ont commencé à intégrer les conclusions de l’organisation des nations unies pour l’alimentation (FAO) qui préconise que la production alimentaire se rapproche des villes et même y retourne ! Sur son site elle « promeut l’agriculture urbaine et périurbaine, c’est-à-dire la culture de plantes et l’élevage d’animaux à l’intérieur et aux abords des villes » et « s’efforce d’améliorer les liaisons entre les campagnes et les villes et de résoudre les problèmes liés aux régimes fonciers. » La FAO « s’emploie aussi à améliorer la santé en milieu urbain, la qualité de l’eau et les systèmes alimentaires ville-région pour prévenir les effets négatifs de l’urbanisation. »
Organiser l’agriculture pour que les villes se nourrissent plus de production locale est maintenant ressenti comme une nécessité. Les documents cadres pour organiser l’usage des espaces et des constructions s’emboitent de l’Ile de France (Schéma directeur d’Ile de France –SDRIF) aux Communes (Plans Locaux d’Urbanisme -PLU) via le Schéma de cohérence territoriale de la Communauté d’Agglomération de Cergy Pontoise (SCoT). Un nouvel outil réglementaire le Plan Régional d’Intervention Foncière (PRIF) en cours d’adoption pour orienter l’usage des terres agricoles et naturels via l’Agence des espaces verts (AEV). C’est qu’il est important de protéger les captages d’eau potable ou d’améliorer la qualité de l’air en incitant à l’agriculture-élevage sans usage des pesticides de synthèse si nuisibles à long terme.

Projet alimentaire territorial ?

L’élaboration d’un Projet d’alimentation territorial (PAT) appuyé par le PRIF est un moyen d’organiser une agriculture d’élevage et de sylviculture pour nourrir les villes à proximité en respectant les équilibres écologiques et la biodiversité du territoire. Le PAT était un des sujets d’étude d’une commission citoyenne de suivi du Plan climat air énergie territorial (PC AET) de l’agglomération.
Un réseau national des PAT s’est récemment constitué pour partager les expériences et mutualiser les compétences. On y voit que, du nord au sud et d’est à l’ouest , villes et métropoles sont en train de s’organiser (Lille, Montpellier, Mulhouse, Dinan). Pour élaborer et mettre en œuvre un tel projet il faut convenir d’un objectif clair. C’est dans le double objectif de préserver l’eau et la biodiversité que le grand Lyon a élaboré un PAT. Le pays de Lorient vise « une restauration publique exemplaire », et Mouans-Sartoux monte « Une maison d’éducation à l’alimentation durable », achète 6 ha et crée un emploi de maraîcher municipal qui nourrit « biologiquement » à 80% mais sans surcoût les enfants de ses trois cantines . Le PAT de la communauté urbaine de Dunkerque vise à créer des « leviers pour une changement d’échelle dans le développement d’une alimentation locale, saine et durable pour tous » et il permet à la ville de Grande Synthe, (30 000 habitants), de proposer la location de terrain, matériel et hangars à des jeunes maraîchers.

Les terres agricoles de la CACP

La Ville nouvelle de Cergy-Pontoise, pensée en 1966 pour 400 000 habitants à terme, prévoyait un bétonnage sur tout son territoire, et les terres agricoles étaient devenues propriétés de l’Etat qui les louait à bail précaire. En 50 ans, la société française a beaucoup changé et la volonté de lutter contre l’étalement urbain coûteux et destructeur de terre et de biodiversité fait que le projet urbain a été revu à la baisse.
La Ville nouvelle est devenue une Communauté d’agglomération dont les terres agricoles ne devraient plus être bétonnées pour du logement. La CACP est donc responsable de l’usage de ces terres libérées de projet urbain et veut accompagner la mutation de ces terres agricoles. L’élaboration d’un PAT semble faire partie du Plan Climat Energie Territorial de l’agglomération de Cergy-Pontoise qui gagnerait à s’appuyer sur sa base rurale le Vexin et son Parc naturel régional. Une étude en 2012 a permis d’éclairer les perspectives démographiques du monde agricole local. Une autre a permis d’en évaluer le potentiel nourricier maraîcher. Les perspectives et possibilités sont très favorables à la résilience alimentaire de notre coin d’Ile de France mais l’immobilisme est redoutable.
Les quelques 40 agriculteurs des quelques 400 ha gérés par la CACP se voient proposer de transformer leur bail précaire en bail rural : celui-ci de plus longue durée (9 ans) permet enfin de s’investir dans un projet. Hélas trop peu d’entre eux sont venus s’informer de l’intérêt d’un bail rural environnemental (durée 21 ans, location moins chère) et encore moins se sont montrés intéressés par du maraîchage biologique. En comptant l’association d’insertion par le maraîchage ACR, le territoire ne compte que 3 à 4 maraîchers dont une installation programmée à Vauréal.

Un projet pour la CACP ?

On voit là que l’évolution souhaitable vers une agriculture locale nourricière, créatrice d’emplois et protectrice de l’environnement ne se fera pas sans incitation publique. Sur l’agglomération comme sur le Vexin, il faudra concerter et organiser pour transformer des parcelles d’exploitations de grande culture en exploitations maraîchères biologiques. Production et récolte proposeront des emplois locaux. Comme notre département n’a pas un seul établissement d’enseignement agricole, il serait intéressant d’examiner le projet Carma pour les terres agricoles du triangle de Gonesse qui prévoit de cultiver et de former à l’agriculture.
Il faudra aussi valoriser et renforcer les circuits de commercialisation locaux pour mieux nourrir l’agglomération et minimiser les transports polluants. Dans cet objectif il serait utile de faciliter la création d’installation de transformation comme une légumerie, susceptible de livrer fruits et légumes prêts à l’emploi aux cantines. C’est ce que permet l’Etablissement public d’aménagement de Sénart en vendant un terrain à la Coopérative bio d’Ile de France.

Et à Pontoise ?

Les terrains restés agricoles sont discrets à Pontoise si on exclue les nombreux jardins dits « ouvriers » municipaux ou entre particuliers et les quelques jardins partagés. Il ne reste pour une installation professionnelle que la parcelle qui longe le chemin des Beurriers derrière l’hôpital et descends vers le vallon du ru de l’Hermitage : elle est exploité en grande culture.
Une proposition de location pour production maraîchère biologique par l’association d’Insertion ACR s’est fracassée sur les exigences financières de l’exploitant actuel. Preuve en est, une fois de plus, de l’utilité d’un PAT s’appuyant sur un Plan Régional d’Intervention Foncière fonctionnel !
Rêvons pour notre agglomération et pour chaque village du Vexin d’une ceinture maraîchère qui protège l’air et l’eau et fournisse fruits et légumes de qualité biologique pour la restauration collective et les particuliers. Rêvons que les cours d’écoles et les terrains de sport ne subissent plus les risques des aérosols des pesticides épandus à côté d’eux. Rêvons que de nombreux jeunes se portent volontaires pour devenir maraîchers à l’occasion des transmissions d’exploitations. Mais selon Gérard Sandret, Président de l’association "Quelle terre demain ?" c’est bien en montant des projets concrets d’installation d’entreprises de maraîchage biologique, et des circuits de transformation et de consommation locaux que le terroir de Cergy-Pontoise et du Vexin remplira enfin son indispensable fonction nourricière locale combinée à la protection de la santé environnementale et de la biodiversité.

Pour aller plus loin

Nourrir l’Ile de France Le scénario afterre : https://www.institutmomentum.org/vers-lautonomie-alimentaire-de-lile-de-france-le-scenario-afterres-francilien-par-christian-couturier/
Le site du projet Carma : http://carmapaysdefrance.com/
Les chiffres d’agriculture bio en idf : https://www.bioiledefrance.fr/documents/chiffrescles-2019.pdf
Le blog de QTD : quelleterredemain.over-blog.com
Le site du réseau national des projets alimentaires territoriaux : http://rnpat.fr/le-projet/presentation/


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