Harcèlement scolaire : encore trop mal combattu

vendredi 22 juin 2018
par  Bénédicte ARIES
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Le harcèlement scolaire est une problématique ancienne dont notre société ne se préoccupe souvent que lorsqu’il vire au drame où lorsqu’il est médiatisé par une action de ras le bol comme la révolte des lycéennes du Lycée Pissarro. La lutte contre ce fléau manque de moyens, de formations des éducateurs et de sensibilisations des élèves. Cependant c’est surtout l’implication des adultes qui fait défaut à la prévention et à la lutte contre le harcèlement, et ce du début à la fin de la vie scolaire.

Un arrêt de justice

Selon Nora Fraisse, ce harcèlement en milieu scolaire qui a été la cause du suicide de sa fille en 2013, n’a pas été assez combattu par l’établissement d’enseignement. Celui-ci s’est défendu après coup en arguant que le harcèlement avait eu lieu beaucoup plus par internet que dans ses locaux.

Ces parents endeuillés ont cependant entamé une procédure pénale, se constituant partie civile pour violences, homicide involontaire et non-assistance à personne en danger. Leur but était de sensibiliser, pour que plus jamais cette situation ne se reproduise. Le 26 janvier 2017 le tribunal administratif de Versailles a rendu son jugement : les juges ont estimé que la mauvaise organisation du collège dans lequel elle était scolarisée a participé au suicide de Marion Fraisse.

Un constat de carence

Notre société dans son ensemble doit se préoccuper d’urgence du harcèlement entre élèves. Les avancées législatives ne suffisent pas. Il faudrait qu’elles soient appliquées ! Or beaucoup d’établissements scolaires refusent d’en voir la nécessité, préférant continuer le traitement au cas par cas, alors que cette façon de faire a largement fait la preuve de son inefficacité dès qu’un changement dans l’équipe dirigeante fait passer cette question au second plan.

Dans chaque établissement les textes exigent une salle pour les familles. Nora Fraisse ne la voit que trop rarement être créée. Un référent "harcèlement" devrait être clairement identifié, connu de tous et signalé comme investi d’autorité. Peu de parents le connaissent. Enfin, chaque équipe éducative devrait avoir mis en place un projet de lutte contre le harcèlement à l’école. Nora Fraisse leur propose à minima de profiter systématiquement du jour de la rentrée pour marquer le refus des injures et dénigrements entre élèves. "il n’y a pas d’insulte pour rire : c’est toujours grave !"

Quelques moyens d’action interne à l’Education Nationale

Il a été rappelé lors de la réunion du 30 Mai que la Région Ile de France a généralisé l’expérience des "ambassadeurs" en la finançant. Ils doivent être trois par établissement, tous volontaires et clairement mandatés pour rapporter les situations de harcèlement à la hiérarchie de leur lycée.

La principale adjointe du collège Chabanne a présenté brièvement la méthode Pikas, à laquelle se forment plusieurs adultes de l’équipe éducative. Cette méthode venue de Suède travaille à susciter individuellement l’empathie de chacun des harceleurs pour la victime en le responsabilisant sans l’accuser et briser ainsi la dynamique de groupe. Manifestement la médiation entre pairs, que soutient et finance le Conseil général du Val d’Oise, ne suffit pas dans ce collège à traiter les cas de harcèlement entre élèves !

Certaines écoles ont développé les conseils d’élèves dans l’objectif de mettre en parole la vie scolaire, de briser le silence sur les relations et les émotions et d’élaborer collectivement des stratégies qu’une victime / témoin(s) ou des témoins pourraient adopter pour prévenir le harcèlement et y mettre fin. Le conseil de vie scolaire est un outil rodé de longue date pour la pédagogie Freinet, mais il aura fallu pour le valider dans chaque école que le site Eduscol en rédige récemment une présentation !

Suggestions et critiques du public

Les échanges avec le public ont été intenses.Les parents présents ont souligné le manque récurrent d’adultes dans les établissements. Il manque des pions dans les cours de récréation. Il faut des infirmières et des psychologues scolaires qui ne soient pas écartelées entre plusieurs sites. Les parents ont réclamé plus de maisons d’adolescences, "il n’y a plus de psychiatres, les psychologues sont débordés". Ils ont rappelé l’insécurité dans le secteur des toilettes, si grande que les enfants se rendent malades pour ne pas y aller.

Il a été souligné que le numéro national mis en place en 2015 , le 30 20 ne recueille la parole que du lundi au vendredi de 9h00 à 18H00. Heureusement plusieurs associations locales ont été créées, souvent à l’initiative de parents endeuillés comme pour marionlamaintendue.. en Ile-de-France pour soutenir enfants et parents. Tous les participants à cette réunion souhaitaient que l’ensemble des éducateurs présents auprès des enfants deviennent enfin bienveillants et ne renvoient plus les enfants et les adolescents qui viennent chercher de l’aide. Ils ont aussi exprimé le désir que l’école devienne enfin socialisante, valorisant l’empathie et la collaboration plus que la compétition.

Shanley, la lycéenne, demandait que le code vestimentaire de chaque établissement soit clairement rédigé pour que la tenue trop longue pour un sexe ne soit pas trop courte pour l’autre sexe, et pour que les filles ne soient pas astreintes au port du soutien-gorge au gré de tel ou tel censeur pudibond. Elle n’en validait pas pour autant la proposition d’uniforme que portait un participant. Questionnée sur les suites du blocage de l’automne dernier elle a indiqué que la brigade d’intervention promise par le rectorat n’était jamais venue au lycée Pissarro et que des personnels du lycée étaient en formation pour la mise en place d’un dispositif dès la rentrée prochaine. Cela a dû être est une nouvelle bien réconfortante pour ces manifestantes de Terminales ! Depuis décembre cette jeune fille porte le combat partout et a été reçue par divers ministres, une commission à l’Assemblée nationale et bientôt au Sénat. Cécile Rilhac, députée de la 3e circonscription du Val d’Oise, ex-conseillère principale d’éducation, constatait que ce n’était pas tant la Loi qui manquait que les Règlements d’application.

Un rappel juridique indispensable

Paul Aïss, du programme Antropia de l’association Jeune & Engagé, sensibilise les jeunes de 9 à 18 ans aux conduites susceptibles de les conduire devant la justice. Il les prévient des différentes responsabilités qu’ils ont au sein de la société, sur les plans pénal, civil et moral et leur décrit sans fard des conséquences éventuelles. Juge assesseur à Pontoise depuis 14 ans, ex-éducateur spécialisé, il passe 80% de son temps à intervenir dans les établissements d’éducation. Il apporte alors à 150 jeunes par semaine la "parole de la Justice".

Ainsi il fait découvrir aux collégiens que dès 13 ans, ils sont responsables pénalement et civilement. C’est pour cela qu’ils peuvent être condamnés jusqu’à trois mois de prison ferme, et ce même si la justice traite les mineurs différemment des adultes. Il leur dit toujours " le harcèlement ce n’est pas un jeu, c’est une broyeuse" pour la victime comme pour le coupable dont la vie peut être gravement impacté par le mal qu’il aura fait. Il brandit le smartphone en expliquant que "c’est une arme" qui peut faire de gros dégâts et qu’après il est trop tard pour dire s’excuser en disant qu’on ne savait pas. Il démontre combien il est facile de souder un groupe en se moquant d’un individu... Lors d’une seconde rencontre ses ateliers de jeux de rôle sont basés sur des cas jugés dans les tribunaux pour mineurs. Et il constate que les jeunes sont toujours plus sévères que ne l’ont été les adultes du procès réel.

Les témoignages d’élèves visibles sur le site de l’association sont éclairants sur ce qu’en tirent les jeunes : "Nous avons appris énormément de choses sur les travaux d’intérêt général, les amendes les peines de prison pour mineur ». (Bérénice)., « Maintenant nous savons ce qu’il faut faire et ce qu’on encourt si on est racketteur » ( Jennifer)., « Aujourd’hui nous avons pris consciences des différents réflexes à avoir quand on est victimes ou témoins de ce genre de situations. Nous ne pourrons plus dire, « on ne savait pas » » (Lou).

Tenir compte de l’effet de groupe

Le débat a permis de formuler que, très axés sur l’apprentissage des savoirs, notre système scolaire ne tient pas assez compte du fait que le fonctionnement d’un groupe n’est pas celui des individus qui le composent. En conséquence, dès qu’il y a collectivité, donc dès la maternelle, il faudrait veiller aux phénomènes de dynamique de groupe et de tyrannie des leaders et ce n’est pas le cas.

Or toute classe, toute cour de récréation, toute cantine peut être un lieu où la présence et la parole bienveillante des adultes remettent les émotions des uns et les insultes des autres à leur juste place.

Au fil de la soirée, on a pu réaliser que si les moyens et les formations manquaient effectivement, c’est surtout l’implication des adultes qui faisait défaut à la prévention et à la lutte contre le harcèlement, et ce du début à la fin de la vie scolaire.

Faut-il vraiment que ce soit un juge assesseur qui vienne dans les établissements informer les jeunes des réalités de la Justice alors que les programmes scolaires réservent des plages horaires à l’éducation civique ?

Pour aller plus loin

Compte rendu de la réunion sur la lutte contre le harcèlement scolaire du 30 Mai à Pontoise

Tout l’article sur le jugement Fraisse versus collège est intéressant : avec des liens pertinents itv, etc...

Liste des associations contre le harcèlement scolaire - Anti-bullying, tous ensemble contre le harcèlement entre élèves

Fiches de mise en place de conseil d’élèves en CM2 sur Edumoov

Eduscol : ficheconseil d’ élèves

Programme antropia :

Présentation de la méthode Pikas dite de la préoccupation partagée

PPLV association d’initiation à la communication bienveillante

la maison d’adolescence de Cergy-Pontoise : PassAge

Bondy blog a publié un article sur Shanley, six mois après le blocage. du lycée Pissarro de Pontoise pour harcèlement sexiste

Fiche UNICEF Le harcèlement scolaire en France


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