Covid et démocratie : l’inquiétude des universitaires

jeudi 18 mars 2021
par  Bénédicte ARIES
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Pontoise Ensemble a constaté que les analyses de ses interviewés rejoignaient largement ce que dénonce Barbara Stiegler dans un essai publié mi-janvier en ce qui concerne les politiques de santé.

Elle y rend compte d’un travail universitaire collectif de compréhension de ce que la société française a vécu en 2020. Son "tract" dénonce les limitations imposées à la recherche et à l’éducation : « on est passé dans un régime d’exception et on a accepté des choses inacceptables »

Un collectif d’universitaires en résistance

JPEG - 16.2 ko Barbara Stiegler est professeure de philosophie politique à l’université de Bordeaux où elle est responsable du Master "Soin, éthique et santé". Elle s’intéresse à l’histoire des sciences, aux conflits sociaux et à l’évolution de notre démocratie. Plus d’une quinzaine d’universitaires ont participé à la rédaction de ce texte court sur la crise sanitaire de 2020 (Tracts n° 23 Gallimard d’une soixantaine de pages), Pontoise Ensemble en a complété la lecture par l’écoute de deux interviews.

Ce covid-19 n’est pas une pandémie

L’hypothèse scientifique de l’éditorial de Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet, revue médicale anglaise, précise qu’une pandémie, c’est une épidémie à diffusion mondiale menaçant toutes les populations à égalité. C’est le cas du sida. Il propose le terme de syndémie pour la crise sanitaire Covid-19. Si ce nouveau virus déclenche une maladie, elle n’est pas grave pour tous mais seulement pour les populations à organisme affaibli.

La France, pays riche, se croyait à l’abri de son bon système de santé. Mais ce virus Sar-Cov déclenchant la maladie Covid-19 lui révèle que sa population vieillit en mauvaise santé et que sa population active est minée par les maladies chroniques, (diabète, hypertension, obésité).

Selon Barbara Stiegler « La réalité est que nos sociétés occidentales riches ne sont pas en bonne santé et que leur système de santé n’est plus opérant ».

Des facteurs aggravants

La dégradation du système de santé publique est dénoncée par les soignants et depuis plusieurs années. L’accès au service de santé n’étant pas le même pour tous Philippe Laville avait été jusqu’à évoquer une « pandémie de la pauvreté ». Il est évident que dans les banlieues sans médecins, il n’y a pas de suivi de premier soin et que l’hospitalisation devient plus difficile dans des systèmes médicaux détruits ou inexistants.

Le collectif de Barbara Stiegler est un des rares à souligner publiquement le facteur aggravant que représente « la faillite des autorités et des médias en information efficace ». Faute de communication pertinente, les populations ne peuvent s’approprier les bonnes informations et appliquer les mesures qui en découlent de façon ciblée .On a longtemps oublié de parler de ventilation régulière alors qu’on enfermait les familles dans leur appartement. Les obèses et les hypertendus jeunes ne se savent toujours pas en danger car les grands médias ne parlaient de la gravité de la maladie que pour les personnes âgées.

Avec cette décision de confinement et ce manque d’information claire, la population française n’a pas été mise en « pouvoir d’agir » mais bien en « contrainte d’obéir ».

Des contresens politiques répétés

Le fait que cette syndémie menace surtout les personnes âgées souligne l’inanité de maintenir la réforme des retraites. Les autorités françaises veulent retarder l’âge de la retraite pour tous car nous serions en bonne santé de plus en plus longtemps. Mais la réalité est qu’il n’est pas possible pour chaque seniors de bosser plus longtemps.

« Ce qui est désolant c’est à quel point nous ne faisons pas de lien sur le contresens des positions politiques : maintenant ils veulent protéger les mêmes personnes âgées qu’ils voulaient garder au boulot ! » déplore Barbara Stiegler .

Epidémiologie ne fait pas santé publique

Barbara Stiegler regrette que les autorités ne cherchent pas à analyser les causes de la maladie dont la gravité n’est pas due qu’au virus. Ce déni interdit d’élaborer une véritable politique de santé publique. « L’épidémiologie sert de guide unique alors qu’elle n’est qu’un ingrédient de la santé publique pour laquelle la réflexion doit intégrer l’analyse des populations (sociologie, géographie urbaine et rurale) en se positionnant de façon démocratique plutôt qu’autoritaire. » souligne-t-elle.

La responsabilité politique a mal fonctionné en 2020. Pour Barbara Stiegler « les décisions n’ont pas été prises sur des critères scientifiques, car le pouvoir scientifique s’est heurté au pouvoir médiatique. »

Du conseil scientifique au conseil de défense

Selon Barbara Stiegler le conseil scientifique, n’est rempli que "d’experts isolés" alors que nous avons en France quelques dizaines d’organismes de conseils rodés et compétents. Elle partage l’avis qu’avait donné Philippe Laville : "de façon sidérante, le Président de la République les a contourné et a fabriqué un conseil scientifique à sa main, sur cooptation".

Cependant les médias n’ont rien relevé : "Pourquoi ce conseil scientifique spécial Macron n’a-t-il choqué personne ?" : Par la suite "Emmanuel Macron a constitué un autre conseil, le conseil Care, qui ne se réunit même plus, puis un conseil de défense : il y a quand même quelque chose qui ne va pas " Elle conclut : « Notre système démocratique a volé en éclat face à une maladie mondiale difficile à maîtriser ».

Une doctrine sanitaire inquisitrice

"Le savoir scientifique partiel du conseil a été instrumentalisé en doctrine sanitaire" sans réaction des médias : « Très vite l’espace médiatique est devenu totalement manichéen avec ceux qui disent le Bien et les ignares qui sont du côté du Mal ». « Tout questionnement est devenu impossible. Beaucoup de scientifiques ont décidé de se taire, car on les a terrorisés ». « Dès que je le faisais, j’étais dans la ligne de mire. » Barbara Stiegler témoigne qu’elle a vécu ce silence de façon « très douloureuse ». Heureusement « la conversation scientifique s’est maintenue par téléphone, et ce "Tract" cherche à faire entendre cette réflexion collective ».

Cependant elle se satisfait que cette crise sanitaire ait fait que le public « s’intéresse enfin aux questions de santé et en fasse une question politique malgré les médias dominants qui ont eu un rapport obscurantiste par rapport à la science »

Pas de complot

Barbara Stiegler, qui travaille depuis des années sur la question de la manière dont arrivent les événements, dément l’hypothèse d’un complot : « il y a une fabrique du consentement et un effet d’opportunité ». « On va chercher toujours la cause, le coupable, le sujet à abattre. C’est spontané. Il faut déjouer cette tendance. Il faut chercher des lignes multifactorielles. »

« Critiquer un pouvoir ce n’est pas nécessairement être complotiste, souligne-t-elle : le pouvoir n’a pas magiquement raison. La critique n’est pas l’accusation ».

Elle considère que « le confinement a été une décision de panique » en veut pour preuve que six jours avant Emmanuel Macron aille au théâtre et affirme qu’il n’est pas question de changer ses habitudes de vie, ne voulant alors rien savoir des alertes des hospitaliers. Mais dès le lendemain des élections municipales, il met « pour de très longues semaines, un pays entier au confinement quasi absolu ».

Des effets d’aubaine

C’est là qu’intervient l’effet d’aubaine : le pouvoir se rend compte que c’est l’occasion de mettre en place « une logique ambulatoire universelle » : des employés, des étudiants, des écoliers renvoyés chez eux, priés de travailler pareillement comme si le Bureau, l’université, les établissements d’enseignement étaient inutiles.

Le projet de la transition numérique préexistait à la crise pour l’enseignement comme pour la santé. La télémédecine était déjà vantée comme l’avenir de la médecine et « la numérisation c’était leur vision de l’éducation. Un changement de nature » C’était dans le programme d’action des ministres Blanquer (éducation) et Vidal (l’enseignement supérieur et la recherche).

La restriction de la relation éducative descendant du prestataire de service-enseignant à l’individu isolé derrière son terminal numérique ne permet selon Barbara Stiegler que la transmission de connaissance, ce n’est en aucun cas « une éducation soit un échange constructif des connaissances qui aboutit à l’élaboration d’une rationalité partagée... »

Entêtement délétère

Tout en vantant le mouvement des produits et des finances, le confinement a contraint mi- mars 2020 le peuple à rester chez lui, en lui interdisant les espaces publics et même les espaces naturels. « mais il faut bien constater que c’est seulement en fin d’année qu’on s’est réellement soucié du contrôle aux frontières » a souligné Barbara Stiegler. L’élite sociale mondiale pouvait changer de pays sans vraie difficulté et les marchandises ont continué à circuler sans entraves partout dans le monde, ce qui facilite encore la circulation du virus et de ses variants.

Chacun, à Pontoise comme ailleurs, a pu constater les effets catastrophiques de la « continuité pédagogique » de fait inexistante pour les scolaires et les collégiens de milieux peu favorisés. Le gouvernement n’a pas répété cette bévue pour le 2e confinement : les écoles fonctionnent mais les lycées ne le font qu’en mode dégradé.
Quand au désastre étudiant, il n’a été pris en compte que très tardivement quand les files d’attente aux soupes populaires ont alerté l’opinion publique.

Le deuxième déconfinement a maintenu l’interdiction des activités sportives et culturelles socialisantes si importantes pour les adolescents. Et pourtant les faits divers de violences urbaines juvéniles sont récurrents : on constate à quel point c’est socialement irresponsable de limiter la vie de toute une jeunesse à la scolarité partielle et la vie familiale.

Le couvre-feu rapproché à 18H00 génère des heures de pointe plus intenses qui vont à l’encontre du besoin de distanciation physique dans les bus, les trains et les commerces du quotidien. Nous avons plusieurs témoignages de réactions agressives et parfois violentes dans des rues habituellement paisibles qu’on peut attribuer, au moins partiellement, à cette pression supplémentaire.

Une inquiétude justifiée

Si la plupart des gouvernements ont commencé par s’enferrer dans le déni, Barbara Stiegler constate un revirement brutal dans leurs réactions à la crise, qu’elle explique par la peur. Ils ont alors frappé fort par un confinement total pour éviter la flambée sanitaire. L’aubaine aura été que cela leur a permis de juguler les réactions populaires alors qu’ils ont utilisé la période pour faire passer en force toute une série de lois liberticides ou organisant la dégradation des services publics.

Elle estime qu’il faudra des mobilisations sociales et politiques de très grande ampleur pour lutter contre un durcissement prévisible de pouvoirs de plus en plus autoritaires. .

Sources :

Tracts N° 23 Gallimard : Barbara Stiegler - De la démocratie en pandémie : santé, recherche, éducation

Interview du 4 janvier 2021 sur France culture
Comment s’engager en pandémie ? avec Barbara Stiegler

Une autre interview d’une heure le 15 janvier "ce-que-la-pandemie-fait-a-la-democratie-par-barbara-stiegler"


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